Et si ce rejet racontait autre chose?
La relation au corps et à l’image que l’on en a se construit de façon mouvante, parfois douloureuse, et souvent complexe.
À travers les apports de la psychanalyse, notamment Jacques Lacan qui a introduit le concept du stade du miroir, Françoise Dolto qui distingue l’image du corps du schéma corporel, et Didier Anzieu avec sa théorie du Moi-peau, la relation à son propre corps peut être complexe, ambivalente, voire très conflictuelle.
Les remaniements psychiques aux différents stades de croissance, mais aussi les périodes de fragilité narcissique, dépassent souvent l’apparence elle-même.
Ce rejet raconte bien plus qu’il ne montre : des histoires de blessures, de honte, de culpabilité et d’humiliation inscrites dans la chair, et parfois dans le roman familial de plusieurs générations.
Inceste, viol, mutilations, accidents, maladies, troubles du comportement alimentaire : le corps peut devenir le lieu de ce qui n’a pu être nommé ni élaboré.
Il devient alors le support d’un trauma sans mots, dont les symptômes physiques et psychiques témoignent d’une mémoire demeurée en souffrance.
Le corps ne se réduit pas à l’apparence
Chaque matin, le miroir est notre interlocuteur, il peut être impitoyable. Mais que nous renvoie réellement ce reflet de nous – mêmes?
Une projection de ce que nous ne supportons pas chez nous?
Des cernes, des rides qui se creusent, un détail du visage ou du corps peuvent suffire à altérer l’humeur pour une partie de la journée.
Jusqu’à projeter sur le regard des autres l’idée d’être invisible, sans attrait, ou réduit à une image dévalorisée de soi-même.
À l’inverse, un sourire ou un compliment peuvent venir restaurer l’image de soi et faire taire, pour un temps, ce critique intérieur qui ne nous laisse aucun répit.
Or, il est difficile de se voir tel que l’on est, de se saisir dans une globalité.
Notre vision de nous-mêmes est souvent fragmentée, morcelée.
Elle peut être traversée par des troubles de la perception corporelle, notamment ce que l’on appelle l’interception : cette capacité ou difficulté à percevoir les signaux internes du corps, comme la faim, le froid, l’inconfort, ainsi que les sensations physiques et émotionnelles.
Puis ce regard critique, sans pitié, va scruter chaque partie du corps comme étant anormale, trop ceci ou pas assez cela, jusqu’à le jauger comme une entité autonome et déformée :
« J’aime mes épaules, mais je déteste mes bras.
Le ventre, ça va… mais les jambes, pas du tout. »
Si la dictature de la minceur, largement entretenue par les réseaux sociaux, contribue à une haine implacable de certaines parties du corps, d’autres facteurs, souvent bien plus inconscients, interviennent également.
L’image que nous avons de nous-mêmes n’a parfois aucun lien avec le réel.
Telle jeune fille souffrant d’anorexie se verra toujours “trop grosse”, tandis que le sujet dysmorphophobique découvrira sans cesse un nouveau défaut jugé monstrueux, qu’il sera souvent le seul à percevoir.
Mais quelle est cette part de nous, si dure et sans pitié, qui détermine notre regard sur notre corps et l’image que nous avons de nous-mêmes ?
L’idéal du Moi : cette instance intérieure exigeante
Cette voix intérieure, dure et exigeante, peut être comprise en psychanalyse à travers ce que Freud appelle l’idéal du moi : une référence intérieure à laquelle le sujet tente de se conformer.
L’idéal du moi se construit progressivement à partir des identifications précoces, notamment aux figures parentales perçues comme admirées ou idéalisées. Il accompagne le processus de socialisation et participe à la structuration de la personnalité.
Il prend également racine dans le mouvement qui conduit l’enfant à passer d’un sentiment de toute-puissance à une forme de limitation et d’orientation vers un idéal.
Il ne s’agit alors plus de « tout pouvoir », mais de tendre vers ce qui est valorisé, aimé ou reconnu.
Ce repère intérieur permet au moi de se situer, de se comparer et de se dépasser, en s’appuyant sur une norme intime construite au fil de l’enfance et des relations affectives précoces.
Il s’inscrit dans la dynamique des identifications et des élaborations liées au développement psychique, notamment dans le contexte des premières relations parentales.
C’est à partir de ce regard intériorisé, construit sur nos idéaux et nos identifications, que la barre peut se fixer à des endroits parfois inatteignables. Et plus cet idéal est élevé, plus le risque de se détester et de se dénigrer devient important.
Si, pour se sentir aimable, nous croyons devoir ressembler à telle top model ou influenceuse, il devient alors presque inévitable de se percevoir comme sans intérêt ou insuffisant.
La relation aux parents et leur regard sur nous
Dès lors que les relations avec les figures d’attachement ont été suffisamment sécurisantes et contenantes, il devient possible d’élaborer un idéal du moi plus stable et plus indulgent, permettant de ne pas être constamment obsédé par ses failles ou ses manques.
De comprendre, par exemple, qu’un nez un peu épais ou des oreilles décollées ne méritent ni une dévalorisation de soi ni un effondrement narcissique.
Dans certaines relations mère – fille, les liens peuvent être teintés de rivalité, de piques ou de critiques, parfois implicites, parfois beaucoup plus franches.
Le corps de l’adolescente en transformation peut alors, par effet miroir, venir heurter chez la mère des expériences plus anciennes liées à son propre rapport au corps, à la féminité ou au vieillissement.
Dans ces situations, le regard maternel porté sur le corps de sa fille peut devenir plus critique, voire intrusif, et fragiliser davantage une image de soi déjà instable.
Le rapport au corps de l’adolescente peut alors devenir le lieu de souffrances importantes, parfois associées à des troubles du comportement alimentaire.
Notre idéal du moi se nourrit des attentes parentales conscientes, mais aussi de ce que les parents portent eux-mêmes de leur propre histoire, de leurs conflits, de leurs complexes, de leur rapport au corps et à leurs idéaux.
Cet idéal s’inscrit dans une transmission faite d’identifications, de normes et de croyances souvent très anciennes.
Dans certaines lignées familiales, des injonctions autour du corps telles que : ne pas prendre de poids, cacher sa féminité, rester discrète, ne pas trop séduire — peuvent se transmettre d’une génération à l’autre, portées par des peurs, des tabous ou des expériences traumatiques souvent scellées par le secret.
Le corps devient alors le gardien de ces héritages douloureux, mais aussi le lieu d’une menace intériorisée.
Souvent, le rejet de notre corps et les souffrances qui y sont liées portent la trace de conflits familiaux dont il peut être difficile de se dégager.
Nous pouvons en venir à haïr des traits pourtant sans défaut, simplement parce qu’ils nous relient à une famille dont nous souhaiterions nous détacher.
Un nez qui rappelle celui d’une mère froide et rejetante. Des hanches associées à un discours maternel marqué par le rejet ou par l’injonction à la maternité :
« Dans la famille, nous avons toutes le même bassin, fait pour avoir des enfants. »
À l’inverse, nous pouvons être attachés à un trait physique peu avantageux, simplement parce qu’il rappelle un aïeul admiré ou une figure profondément investie affectivement.
Notre corps : un lien avec l’Autre
Nous entendons souvent, en thérapie, des patients évoquer les complexes physiques dont ils ont pu souffrir, ainsi que les moqueries ou humiliations reçues à l’école :
« T’es une géante »,
« T’as de grands pieds »,
« T’es ceci », « t’es cela »…
Pourtant, certains n’en gardent pas nécessairement une blessure durable, notamment lorsque le regard d’un parent a pu venir transformer ces attaques et restaurer quelque chose de leur image :
« Tu es trop grande ? Tu verras que, dans quelques années, ce sera un atout. »
Rien n’est plus précieux que les paroles rassurantes que nous avons pu entendre dans l’enfance.
Mais que se passe-t-il lorsque cela n’arrive jamais ?
Lorsqu’aucune parole valorisante ou consolatrice n’a pu être prononcée ?
De nombreuses thérapies permettent progressivement de se réconcilier avec son image et son corps.
Un long travail autour des blessures de rejet, d’humiliation et de dévalorisation est souvent nécessaire. Il permet de recontacter en soi les parties blessées, rejetées ou maltraitées qui continuent parfois de structurer le regard que nous portons sur nous-mêmes.
La traversée de ces éprouvés n’a rien d’un chemin linéaire, mais la restauration narcissique et le rapport au corps passent souvent par ce travail psychique.
Ce travail de mise en sens et de réconciliation avec le corps peut s’engager dans un cadre thérapeutique.
Il permet progressivement de déplacer le regard porté sur soi, de transformer les expériences de rejet et d’humiliation, et de construire un rapport au corps moins persécutant grâce à un espace de parole sécurisant et un accompagnement thérapeutique bienveillant.
Psychanalyste à Paris 9e, je reçois des adultes en consultation individuelle et en thérapie de couple, en cabinet ou en téléconsultation.
Quelques lectures:
Alice Miller — Le corps ne ment jamais : l’autrice explique que les souffrances vécues dans l’enfance, lorsqu’elles ne peuvent pas être reconnues ou exprimées, ne disparaissent pas. Elles s’inscrivent autrement, souvent dans le corps, sous forme de symptômes, de mal-être ou de difficultés à se percevoir soi-même.
Psychanalyse / image du corps (essentiel pour toi)
- Françoise Dolto — L’image inconsciente du corps
- Didier Anzieu — Le Moi-peau
- Jacques Lacan — Écrits (notamment le texte sur le stade du miroir)
- Jacques Lacan — Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse
- Paul Schilder — L’image du corps (fondamental, très clinique)
Corps, subjectivité, perception (phénoménologie)
- Maurice Merleau-Ponty — Phénoménologie de la perception
- Maurice Merleau-Ponty — Le visible et l’invisible
- Bernard Andrieu — La peau et la trace
Clinique du corps / souffrance / psychisme
- Christophe Dejours — Souffrance en France
- Christophe Dejours — Le corps d’abord
- Pierre Marty — L’ordre psychosomatique
- Joyce McDougall — Théâtres du corps (très important sur le corps comme scène psychique)
Corps, identité, social David Le Breton — La sociologie du corps
- David Le Breton — Anthropologie du corps et modernité
- Gilles Lipovetsky — L’ère du vide (utile pour réseaux sociaux / image / narcissisme contemporain)
Corps féminin / regard / construction du corps
- Françoise Héritier — Masculin / Féminin
- Bettina Arndt — Le corps des femmes (selon édition disponible, approche critique)
- Naomi Wolf — The Beauty Myth (Le mythe de la beauté) (angle sociopsychique du corps féminin)
France Culture — corps, image du corps, vécu corporel
Philosophie / psychanalyse du corps
Philosopher avec son corps (LSD)
Le corps, un champ de bataille ?
La fabrique des corps
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-la-fabrique-des-corps
Le corps des hommes
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-le-corps-des-hommes
Maurice Merleau-Ponty – la philosophie au corps
France Inter — corps, identité, souffrance, normes
Ma différence à moi
En marge (genre, corps, normes sociales)
France Culture — approche esthétique / image / regard
Mon corps, celui des autres… Qu’est-ce que la beauté ?